Sans précédent, mais avec préparation : la gestion de l’eau en situation de changements climatiques
En bref
L’Australie est un pays d’extrêmes, où les sécheresses et les inondations font partie du cycle naturel. La gestion des ressources en eau dans un contexte de phénomènes météorologiques extrêmes exige une approche multiple qui accepte les incertitudes et crée de la résilience. Une situation sans précédent ne signifie pas qu’on n’y est pas préparé lorsqu’il s’agit de la gestion de l’eau en situation de changements climatiques.
Pour aborder ce sujet en détail, nous avons organisé un webinaire (en anglais) avec Matthew Coulton, directeur général de l’agriculture et de l’eau au Bureau of Meteorology de l’Australie, Sarina Loo, Ph. D., chef de la direction du Victorian Environmental Water Holder, et Mark Donovan, responsable du traitement et du dessalement de l’eau en Amérique du Nord chez GHD. Voici quelques leçons importantes tirées de l’événement et leur influence sur les incertitudes d’aujourd’hui liées au climat.
Se préparer pour l’inconnu et s’attendre à l’imprévisible
Avec ces projections en tête, 64 % des participants et participantes de notre webinaire (en anglais) étaient d’accord que les longues périodes chaudes et sèches posaient un grand risque pour les objectifs stratégiques des services publics d’approvisionnement en eau. Malgré cela, la majorité de ces personnes ont dit que la prévision d’un été El Niño n’avait pas modifié la planification ni la prise de décision de leur organisation.
Arrive 2024 et l’Australie vit des pluies diluviennes du Queensland à la Nouvelle-Galles du Sud dans l’un des étés les plus pluvieux enregistrés au pays, alors que les régions du sud-est subissent des froids extrêmes au début de l’hiver. Le mois d’avril a été le plus froid de la dernière décennie pour l’Australie, alors que la température mensuelle moyenne du reste du monde atteignait des records de chaleur.
Prédire le début, la durée et la gravité d’un phénomène météorologique extrême n’est pas une science exacte. Les spécialistes de l’eau doivent connaître les répercussions potentielles de ces événements et planifier en conséquence. Cela signifie faire preuve de proactivité et d’adaptation. Il faut aussi se préparer à plusieurs scénarios possibles, particulièrement lorsque les changements climatiques ajoutent une couche de complexité et d’incertitude.
Accepter l’incertitude
L’Australie vit depuis longtemps avec un climat variable. Il est donc important de comprendre les conditions climatiques actuelles en gardant le passé en tête lors de l’étude des projections.
La sécheresse de 2017-2019 a fracassé les records de chaleur extrême et de faibles précipitations, particulièrement dans le sud-est de l’Australie, et surtout en Nouvelle-Galles du Sud et dans le bassin Murray-Darling au nord, où les terres et les bassins hydrographiques se sont asséchés.
Le Bureau of Meteorology a estimé que des précipitations d’environ 180 millimètres étaient nécessaires dans ces régions pour remplir les réservoirs et les rivières. Toutefois, après un phénomène climatique La Niña et quelques étés de cette température, cette quantité de pluie aurait causé des inondations catastrophiques. La saison La Niña 2020-2023 suivante a permis de stocker de l’eau, mais a aussi fait déborder les réservoirs.
Après les pluies supérieures à la moyenne causées par La Niña, le paysage du sud-est de l’Australie s’est asséché à nouveau vers la fin de 2023 pour atteindre le même état que lors de la sécheresse de 2017-2019. La principale différence étant que les réservoirs d’eau étaient encore à un bon niveau pour passer à travers la chaleur et les faibles précipitations prévues pour la saison El Niño à venir.
Finalement, certaines parties du pays ont plutôt été assaillies par de fortes pluies qui ont causé des inondations, alors que d’autres subissaient des températures glaciales, soulignant le fait que le climat est tout simplement incertain et chaotique. Aucune prévision ne peut réellement nous dire ce qui va se passer. Face à l’incertitude du climat, il nous est impossible d’attendre les résultats avant de prendre des décisions importantes.
Planifier la résilience
Une autre manière de les gérer consiste à utiliser une planification par scénarios au lieu de prévisions. Ce type de planification est une méthode visant à étudier les différents avenirs possibles en fonction des facteurs et des incertitudes qui affectent le système d’intérêt.
Selon Matthew Coulton, le niveau d’incertitude n’est pas lié à de mauvaises données scientifiques. C’est plutôt que notre système climatique est tout simplement de nature incertaine. Nous devons accepter cette incertitude et nous préparer à ce qui pourrait arriver, au lieu d’obséder sur la détermination de ce qui arrivera.
En comprenant l’incertitude dans l’information sur le climat, nous pouvons prendre de meilleures décisions au sujet de nos propres seuils de risque et des interventions à prendre pour notre entreprise. Nous pouvons aussi communiquer plus efficacement, avec les parties prenantes et les clients, notre niveau de confiance et l’incertitude au sujet de nos plans et de nos actions.
Accélérer les solutions en eau indépendantes du climat
Nous devons utiliser une approche adaptative saisonnière pour la planification des périodes sèches ou humides prolongées et pour les changements climatiques à long terme. La planification à long terme visant à renforcer la sécurité de l’approvisionnement en eau et la résilience englobe des mesures comme :
Expansion de la capacité de stockage
- Nombre supérieur d’installations de stockage de l’eau
- Augmentation de la hauteur des barrages
Amélioration des initiatives de recyclage et de valorisation
- Réalimentation des nappes souterraines
- Réutilisation directe de l’eau potable
- Dessalement
Mise en œuvre de politiques de conservation
- Réglementation sur la qualité de l’eau et la sécurité de l’approvisionnement
- Incitatifs financiers pour participer aux efforts de conservation
Certaines de ces mesures ont été mises en œuvre avec succès dans des régions comme celles de la Californie, où la réalimentation des nappes souterraines et la réutilisation de l’eau potable sont devenues des techniques clés de l’industrie locale, alors que l’Australie a connu du succès avec le dessalement de l’eau de mer pour la réutiliser (page en anglais).
Trente-cinq pour cent des participants et participantes de notre webinaire ont mentionné que le principal obstacle à l’augmentation de l’approvisionnement en eau indépendant du climat est le budget et les investissements, alors que 32 % de ces personnes ont indiqué la politique comme étant l’obstacle principal. Les subventions gouvernementales et les prêts à faible taux d’intérêt aident à surmonter ces obstacles, mais Mark Donovan propose aussi d’effectuer un changement dans l’approche d’exécution des projets, soit d’utiliser une conception-construction progressive ou des partenariats public-privé pour faire avancer ces projets.
La gestion de la demande en eau demeure une mesure réaliste et importante, mais elle pourrait nécessiter plus d’innovation et de collaboration, car les solutions faciles sont déjà mises en œuvre pour réduire la consommation individuelle de l’eau. De plus, l’opinion publique change peut-être plus rapidement que l’opinion politique. Les communautés seraient donc prêtes à discuter de valorisation et d’efficacité.
Selon Sarina Loo, Ph. D., nous devons aussi consolider nos gains en période d’abondance et distribuer les ressources de manière stratégique pour atténuer l’effet de double sécheresse pour nos systèmes naturels (causée par la consommation de l’eau et les périodes naturelles de faibles précipitations).
L’application de solutions en eau indépendantes du climat exige de surmonter des défis techniques, réglementaires et sociaux, comme les répercussions perçues sur la vie marine, la consommation d’énergie et l’acceptation du public. La mobilisation aide parfois à améliorer les connaissances, l’acceptation et la confiance des communautés (page en anglais), ainsi qu’à discuter des inquiétudes et des idées préconçues possibles.
En Australie, nous devrions aussi intégrer les connaissances autochtones en gestion de l’eau dans le cadre d’une initiative complète de mobilisation communautaire. Les liens entre les facteurs sociaux, environnementaux et économiques soulignent le besoin de solutions globales qui favorisent la durabilité et la résilience, peu importe la géographie.
Gérer l’incertitude liée au climat
En précisant ces interventions, nous pouvons accepter que, même si nous ne savons pas ce que l’avenir nous réserve, nous savons ce qui pourrait arriver. Ainsi, nous pouvons proposer des interventions dans notre système qui renforcent la résilience pour nous préparer à faire face à toute éventualité.